Questions de budget

Un voyage au long cours n’a rien d’anodin, globe-trotter sac-à-dos ou circumnavigateur ciré-bottes, les amarres larguées, il est illusoire de penser pouvoir remettre ses chaussures de ville et reprendre une vie normale au retour. Cette vie on l’a laissée la veille du départ et on l’a perdue corps et bien, diluée dans les affres et les joies du voyage.

Malgré une vie simple et peu coûteuse, cinq années de nomadisme ont suffi pour résorber nos économies comme peau de chagrin, l’état critique de notre caisse de bord nous imposait un retour au travail et ses réalités. Nouméa est notre première escale dans ce but et aussi la plus longue (une année pleine).

Carina, heureuse d’apporter sa contribution au voyage, investie son rôle de chef de famille avec opiniâtreté. Prof d’anglais, elle redécouvre durant cette escale le monde du travail. Dans son périple en stop – une décade autour du globe avec 100$ en poche – elle n’avait jamais manquée de rien et quand elle désirait s’impliquer elle le faisait de manière désintéressée.

En janvier 2013, elle s’installe dans la ville la plus Sud du Chili. Après plus d’un an de bénévolat, les services de l’immigration lui demandent – afin d’obtenir le droit de résidence – de régulariser sa situation en intégrant la société chilienne par le travail. La municipalité de Puerto Williams commence alors à lui verser un salaire pour son rôle d’accueil et d’information des touristes, un travail où son charisme et sa maitrise des langues (7 !) sont très appréciés. Cet argent qui l’encombre, elle le consacre à repeindre le balisage des sentiers de randonnée de l’île Navarino !

En janvier 2015, nous nous rencontrons et l’iconique kiosque aux informations ferme avec moi, son dernier touriste.

Affranchie des contingences matérielles par ses années d’errance, Carina témoigne d’une certaine idée du travail, une activité riche en échanges et apprentissages, tournée vers le don de soi mais aussi éphémère car le voyage comme un refrain nous appelle.

A Nouméa, elle fait le job avec perfectionnisme et une conscience professionnelle exacerbée mais le rythme fou de la société accapare toute son énergie au détriment de notre couple qui souffre. Mais comment les autres font-ils ?

Un capitaine démobilisé

Les escales longues, six mois à Tahiti, une année sur Nouméa, nous éloignent du principal, le mouvement. Contrairement à Carina, l’envie de m’impliquer par le travail dans la société m’a quittée. La notion même de « valeur travail » dissimule un oxymore. Il fait oublier l’exploitation des personnes au sein d’une économie absurde du « toujours plus » dans laquelle l’homme subjugué par la société de consommation s’abandonne.

Les motivations principales de mon « larguer les amarres » étaient de trouver un autre paradigme et de mettre en cohérence mes actes avec mes valeurs. Ce retour contraint au système, ici à Nouméa, caricature du capitalisme, raisonne comme un échec et me plonge dans des abîmes de perplexité mâtinés de mélancolie : suis-je réellement parti un jour ?

On travaille pour toucher un salaire mais :

  • Si notre revenu était assuré quel travail ferions-nous ?
  • Sans la peur du lendemain que ferions-nous de nos vies ?
  • De cette liberté offerte sans contrepartie que ferions-nous ?
  • Chaque don via Paypal participe à notre autonomie et stimule notre créativité : 25€ de donation financent 25 milles et 1½ jour de notre périple.

    Chaque année nous parcourons en moyenne 6’000 milles nautiques et notre budget mensuel avoisine les 500€, dont 60% sont dédiés à la nourriture et 40% à l’entretien du bateau.

    Le prochain défi sera de parvenir à pérenniser notre vie au fil de l’eau et du vent, en accord avec nos valeurs et notre rythme de progression.

    Dans l’attente des visas pour l’Australie, alors que cette escale touche à sa fin, Carina et moi nous retrouvons dans nos conclusions, impatients et curieux de continuer notre itinérance, regardant à nouveau dans la même direction, juste derrière l’horizon !








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    Publié le 18/05/2019 de la bibliothèque, ville de Nouméa, Grande Terre, Nouvelle-Calédonie, GPS 22 16.44 S 166 26.6 E

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