Pourquoi voyager ?

2 ans de navigation

Vendre le bateau l’euro symbolique ! Voilà la pensée qui m’a permis de tenir le choc dans les tempêtes et coups de vent qui ont martelés la route jusqu’au Cap Vert. Capitaine nouveau-né, bateau à peine sorti du moule, équipiers novices, le manque d’expérience sur ces 2 700 premiers milles aurait pu être fatal au projet.

Je m’approprie enfin le bateau et les manœuvres durant la transatlantique, seul, sans responsabilité d’équipier, dans des conditions climatiques douces. Je savoure la solitude sur l’eau, elle m’entoure comme le liquide amniotique des premiers instants. Dans le ventre du bateau, les sons et les bruits de la navigation me parviennent déformés. Débute alors l’apprentissage du langage, pour que, une fois sur le pont, accouché du bateau, je puisse manœuvrer selon la nécessité ainsi dévoilée.

Capitaine juvénile, j’embrasse en solitaire la longue route du Brésil comme on embrasse la vie, avec passion et assiduité, baías, rios, ilhas, arquipélagos, portos, subissent mes volontés. Mon visa de 90 jours épuisé, je prolonge mon séjour de 4 mois de clandestinité. La longue liste des choses à faire est investi, le bateau né côtier prend peu à peu des allures de croiseur hauturier. Les 350 périlleux milles du rite initiatique Florianopolis – Rio Grande me font quitter l’adolescence pour entrer dans le monde des navigateurs au long cours. Adoubé Capitaine par l’Océan, je foule Buenos Aires du pied.

Patienter, me nourrir, dormir, naviguer, naviguer, me planquer, patienter… Oublier ce que je sais. Renouer avec l’animal qui est en moi, me fier à son instinct pour survivre aux éléments furieux qui s’épanouissent ici. Dans la descente de l’Atlantique Sud, dans la longue route de la côte Argentine, dans les 40e rugissants puis les 50e hurlants, mon humanité ne m’est d’aucune utilité, je dois, pour un temps, la délaisser. Le bateau est mon corps, l’eau est mon air, je suis un animal en migration quittant la terre qui l’a vu naitre pour celle de feu ou son amour l’attend.

Carina, 7 ans de vie nomade et collégiale, 58 pays traversés. Sa longue migration d’Estonie, son pays natal, la mène à Puerto Williams, le village le plus austral du continent sud-américain. Nos routes individuelles se croisent et se terminent ici. Nous nous reconnaissons comme un seul corps, être bicéphale, nous l’éprouvons, en hiver, dans le grand labyrinthe des canaux patagons. Une nouvelle route, un nouveau voyage débutent.

Publié le 24/11 de Castro, île de Chiloé, GPS 42 28.74 S 73 45.45 W.

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