La voie du vent

De Puerto Chacabuco à Puerto Montt, navigation dans les canaux de Patagonie, suite.

Coucher du soleil sur Puerto Rosita

20 septembre. De retour de Chile Chico, la météo nous gratifie du très rare vent d’Est en provenance d’Argentine. Dès le lendemain, nous levons l’ancre. Poussé d’abord par une brise puissante dans le seno Aysén, nous terminons dans un anémique zéphyr évanescent dans le canal Pilcomayo. La sensation de naviguer sur un lac, en effleurer la surface, sans bruit, est exquise. Puerto Rosita est rejoint dans un flamboyant couché du soleil, après 8h de navigation et 37 milles parcourus dont 35 milles effectués à la voile. La nuit s’écoule paisiblement.

Puerto Aguirre et caleta La Poza

Au matin, nous remontons sur 6 milles le canal Ferronave jusqu’à Puerto Aguirre dans un calme plat qui requière l’aide du moteur. Le soleil, une chaleur inhabituelle et des cétacés sont de la partie. Nous mouillons dans la sympathique caleta La Poza en face d’un centre du CONAF (Corporación Nacional Forestal). Puerto Aguirre est le village le plus Sud de l’île Las Huichas, vient ensuite le village de l’estero Copa puis au Nord celui de la caleta Andrade. Nous les visitons à pied en terminant par l’Armada de Puerto Aguirre. Cette dernière nous éclaire sur les mystères du codigo Q (codes Q) utilisé traditionnellement par les pêcheurs Chiliens au détriment des codes radio internationaux (voir en annexe). Au bateau, les corvées d’eau et de lessive nous attendent.

Puerto Aguirre, une courte visite

Réminiscence du passé, nous quittons le mouillage sous voile, sans moteur. Au Brésil, le vent maniable l’autorisait souvent. Un bord de près appuyé par un soupir et une mer plate comme un lac nous concèdent entre 2 et 3 noeuds. Après 3 milles, le soupir rejoint le cimetière des espoirs déçus. Le sillage s’estompe et nous dérivons lentement vers notre but. Les eaux du canal Ferronave nous emmène avec elles. Il faudra plus d’1 heure pour qu’un nouveau souffle s’installe. Le temps de changer 4 fois d’amures et il s’évanouit à son tour. Nous dérivons à 0,3 noeud. La caleta Olea nous nargue à presque 2 milles.

Expectative…

Carina postée à bâbord, moi à tribord, nous glissons les rames de l’annexe entre les filières. Peu à peu, un sillage se forme et nous regagnons 1,5 noeud. La caleta se rapproche insensiblement. Après 2 heures d’effort, la nuit qui vient met un terme à ce jeu de barbichette. Le moteur trouble brièvement les lieux. Nous mouillons l’ancre entre chien et loup. A la voile, à la dérive et à la rame, il nous aura fallu 7 heures pour faire les 8 milles de la route directe !

Nous quittons l’île Orestes et sa caleta pour le canal Nancul. Un vent catabatique semble dévaler les pentes abruptes de l’île Ester à notre Sud, nous propulsant vigoureusement au bon plein vers le canal Devia. Bords de près après bords de près, le canal Puyuhuapi consent à nous laisser entrer, puis, refusant plus d’intimité, coupe le moteur vélique.

Nous patientons 3 heures, gagnant chaotiquement 1 mille mais le vent reste obstinément absent. A contrecoeur, nous avons le dernier mot en démarrant le moteur hors-bord. Dans la caleta Equinoccio, les manoeuvres d’amarrage se terminent de nuit. Nous aurons parcourus les 21 milles de la route directe en 11h30 pour 30 milles réels dont 23 milles effectués à la voile.

Simplement vivre : 2 mots pour résumer les 5 jours que nous passons dans la paisible caleta Equinoccio. Exempte de salmonera, elle est restée belle et sauvage. Par 2 fois un bateau de pêche viendra s’y abriter pour la nuit. Nous y faisons le plein d’eau douce.

Caleta Equinoccio

Petit à petit nous entrons dans la saison de navigation, le climat devient plus clément et les jours s’allongent, en parallèle nous perdons peu à peu en latitude, les événements climatiques extrêmes deviennent plus rares et sont moins virulents, bref, nous y gagnons une liberté de manoeuvre nouvelle que nous souhaitons mettre à profit pour faire plus de voile. Reste la question de savoir si l’attente entre 2 créneaux de vents favorables à une navigation sans moteur restera raisonnable, car il y a d’autres impératifs à prendre en considération, comme la durée du visa et les digressions que nous souhaitons faire au-delà de la route directe…

Les jours s’allongent, la nuit survient maintenant à 20h30 !

30 septembre. Enfin, un flux de Sud-Ouest nous chasse de notre Eden, d’abord parce que la caleta Equinoccio est ouverte à cette orientation de vent mais aussi parce que nous espérons faire à la voile les 36 milles jusqu’à Bahia Dorita.

Le canal Puyuhuapi portant au NE, il va certainement canaliser le vent. 8h15, nous sommes en mouvement, le vent est déjà bien installé, le temps de sortir de la caleta contre lui au moteur, de contourner la punta Aqueveque et nous gréons les voiles en ciseaux. Au début, le courant contre le vent lève un clapot désagréable et notre vitesse fond s’en ressent, puis la nature s’organise en notre faveur. La source se tarie 18 milles plus tard devant le débouché du seno Magdalena.

Carina à la barre

Carina à la barre

Assoupie, une petite brise de près voulait naître, la disparition de son ainé lui donne la possibilité de s’exprimer, alors le tangon est rangé, les voiles sont bordées sans excès et Carina prend la barre pour faire ses armes sur un premier bord, puis un second subtil adonnant au fur et à mesure de sa progression. Elle effleure la brise jusqu’au bout, jusqu’à sa complète dissolution dans l’air patagonien, puis de nouveau, le sillage s’estompe et le bateau dérive. Nous mangeons, nous patientons, sur une mer d’huile que nul ne ride.

Pétole !

Pétole !

1h30 s’écoule et le vent portant renaît de ses cendres, il nous propulse aimablement jusqu’au débouché du canal Jacaf. Nous constatons que ce dernier canalise mieux la tendance que le canal Puyuhuapi, en effet, celle-ci provient maintenant de lui et nous atteint énergiquement par le travers. Pour le doubler, nous serrons son vent au bon plein afin de se ménager une marge de manoeuvre s’il fraichit. Sous le vent du relief, nous abattons progressivement jusqu’au travers. Dans le seno Ventisquero qui prolonge le canal Puyuhuapi, des trains de rafales nous couchent, Carina joue de l’écoute de GV pour permettre au gréement de les encaisser sans broncher. Elles deviennent sporadiques, poussives, inexistantes, le moteur supplée pour le dernier mille et demi restant à faire. Dans Bahia Dorita, nous mouillons empennelés dans 25m de fond, une profondeur jamais touchée à ce jour, lever les ancres sans guindeau promet d’être limite. Bilan de ce « largo dia » : 12h de navigation, 40 milles parcourus dont 38 milles effectués à la voile.

Le lendemain, nous visitons le magnifique hôtel 5* de Bahia Dorita, un complexe isolé en ossature bois, dont les murs sont recouverts de ces tuiles de bois typiques de Chiloé. Attenant, des termes à 38°C et quelques chemins tracés dans la forêt humide. Nous empruntons les chemins mais négligeons les termes, bien trop froids (et chers) après ceux (gratuit) du seno Aysén. L’accès à l’hôtel se fait exclusivement par la mer en bateau, un groupe électrogène fournit l’énergie au complexe.

En début d’après-midi, nous décidons de rejoindre le village de Puyuhuapi situé 7 milles au fond du seno Ventisquero. Je lève l’ancre en prenant mon temps, l’acide lactique emplit mes avant-bras comme en escalade. Heureusement que le vent ne vient pas compliquer ma tâche. Nous sortons de la baie au moteur puis approchons au portant le paso Galvarino, une étroiture d’1 mille pour 150 à 200 mètres de large mais dont la partie exploitable est plus mince encore du fait des amoncellements d’alluvions de sa rive Est. L’annexe est encore gonflée, précairement arrimée au bateau. C’est donc vulnérable que nous passons un cap et sortons sans le savoir de la bulle de protection du relief, affrontant soudainement le thermique du seno, renforcé par l’étranglement du paso. Dans un bord de confusion, subissant des rafales de 30 noeuds au près, le bateau doit réduire drastiquement sa prise au vent : enrouler du génois, prendre un ris dans la GV, étarquer les voiles, dégonfler l’annexe qui voltige, empanner in extremis dans 2m de fond pour se relancer plus fringuant sur l’autre amures vers la rive Ouest plus profonde. C’est parti pour une danse échevelée contre le vent fraichissant. Des bords de plus en plus courts mais efficaces, grâce au courant de flot, nous permettent de sortir du paso et de pénétrer dans une partie plus large.

Le vent fraichit encore, des trains de rafales nous assaillent à plus de 40 noeuds, un second ris est pris, je souhaiterais gréer la trinquette mais il me manque l’espace nécessaire pour le faire, les bords se succèdent sans relâche, la GV débordée pour absorber les surventes branle tout le gréement, le génois en creux, trop enroulé, faseille, les craquements du bateau en souffrance me tordent les tripes. Malgré ce plan de voilure inefficient, nous progressons. Carina est à la navigation, palliant au sondeur qui ne fonctionne plus à cet angle de gîte, égrenant les valeurs avant le virement à quelques mètres de la rive. Profitant d’un bord plus long, je me décide à porter la trinquette sur le balcon avant, étarquer son étai largable, gréer sa drisse et l’envoyer dans le creux du génois. Ce dernier enroulé, nous sommes enfin opérationnelles, mais le vent tombe dans le second étranglement. Le jusant débute compliquant les choses, nous persévérons 35 minutes à tirer des bords carrés et à faire du surplace, puis la trinquette est affalée et nous terminons au moteur le mille restant. Bien sur, c’est ce moment que le vent choisit pour reprendre du service ! Nous prenons la bouée située sur le waypoint du mouillage et mettons de l’ordre sur le pont et dans les esprits, survoltés par 3h de navigation intense…

Puerto Puyuhuapi

Nous passerons la journée du vendredi à terre, profitant du village de Puyuhuapi. Curiosité locale, les rues aux noms allemands imprononçables, témoins de ses origines. A voir, l’accueillante et conviviale mairie qui héberge la bibliothèque, un cyber et la maison de la culture ! Le samedi, je suis soulagé de quitter cet endroit constamment balayé par les vents. Dans ces conditions, difficile de se relâcher, le corps reste à l’affut des sons. La route en sens inverse, au portant, coupe chaque bord du trajet aller, symbolique d’une lutte émérite, éphémère et vaine.

Malgré le vent nerveux, il nous faudra, comme à l’aller, 3h pour rallier Bahia Dorita car les 2 derniers milles sont sous protection du relief. Patiemment nous réintégrons à la voile le giron de la baie. Cette fois, nous nous amarrons entre 2 arbres, sans ancre. Une petite barge sur bouée pourra servir de 3e amarre si besoin est.

Depuis Puerto Chacabuco 139 milles auront été parcourus dont 121 milles exclusivement à la voile, soit 87% de la route.

4 octobre. Carina fête son 34e anniversaire. Les jours suivants il pleuvra beaucoup, nous cloitrant au bateau. L’annexe se remplit nous assurant douches à volonté et lessive. Le beau temps revient, l’hôtel nous permet de faire un nouvel apport d’eau douce et de profiter de sa connexion à internet.

8 octobre. Demain, nous quittons ces lieux, la tendance ESE devrait – si elle parvient à franchir les montagnes à notre Est – nous permettre de poursuivre à la voile, à suivre…

Annexe : liste des principaux codigo Q et acronymes utilisés en radio avec leurs prononciations et leurs significations

- QAP (« quou-a-pé ») : je suis à l’écoute
- QRC (« quou-éré-cé ») : provenance et destination
- QRV (« quou-éré-victor ») : je suis prêt à recevoir
- QRM (« quou-éré-émé ») : interférences
- QSL (« quou-es-élé ») : compris
- QTA (« quou-té-a ») : annulation du message
- QTH (« quou-té-aché ») : position
- QTM (« quou-té-émé ») : quel est votre position ?
- AS (« alfa-sierra ») : veuillez patienter quelques instants
- ETA (« echo-tango-alfa » ou « Estimated Time of Arrival ») : l’heure (ou la date) à laquelle vous comptez arriver

Vous pouvez nous envoyer un SMS gratuit sur le téléphone satellite du bord (881631639125) à http://messaging.iridium.com

Publié le 8/10 de l’hôtel 5* à Bahia Dorita, GPS 44 25.07 S 72 38.48 W.

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