Zig-zag vers Chiloé

De Puerto Chacabuco à Puerto Montt, navigation dans les canaux de Patagonie, suite.

Zig-zag vers Chiloé du 9 au 23 octobre 2015

Zig-zag vers Chiloé du 9 au 23 octobre 2015

> 9 octobre 2015
> De Bahia Dorita à la caleta Manuel (GPS 44 22.12 S 73 6.62 W)
> 10h35 de navigation
> 35 milles parcourus dont 29 milles effectués à la voile
> Grand beau temps. Du près et du portant dans des brises thermiques faibles à moyennes. 2 courtes jonctions au moteur dans le seno Ventisquero pour s’extraire d’une zone pétolisante et toucher du vent. Du courant à faveur dans le paso Sibbald. Une inversion de brise dans le canal Jacaf, d’abord du portant en trace directe puis du louvoyage.

Carina confirme, une fois réveillée, un excellent toucher de barre ! Parti un peu tard, le jour décline et le vent tombe dans le canal Salqueman à 3 milles de la caleta : moteur, dommage ! Des roches pavent le chenal d’accès, heureusement bien visibles dans l’eau transparente. Carina au balcon avant guette les tâches plus claires que nous évitons soigneusement. Le mouillage est pris à la nuit.

L’ordre des choses ;-)

Le lendemain n’est pas propice pour traverser les 14 milles exposées du gigantesque canal Moraleda, nous dégotons un ruisseau pour une lessive totale, même la housse de couette y passe ! Le soleil ardent, sèche le tout dans la journée.

> 11 octobre 2015
> De la caleta Manuel au pozo Delfin (GPS 44 29.41 S 73 47.11 W)
> 12h15 de navigation
> 35 milles parcourus dont 34 milles effectués à la voile
> Grand beau temps. Du portant et du travers dans des brises thermiques faibles à moyennes.

Nous étions partis un peu tard de la Bahia Dorita, cette fois nous levons l’ancre à 6h40, au lever du jour. Le canal Salqueman d’abord poussif nous expulse ensuite brièvement à force 6 vers le canal Moraleda, mais le vent tombe avant de l’atteindre. Nous profitons de ce coup de frein vélique pour passer, au ralenti mais sous voiles, directement à travers les récifs du banc Sud des îles Salqueman, ça passe sans problème, plus faible profondeur 19m et 1 mille de gagné sur le détour ! 2 bords de près dans un vent évanescent nous laissent à la dérive dans le canal Moraleda.

Au travers, tribord amures, les penons de haubans permettent de visualiser le trajet du vent modifié à 90° par les voiles

Au travers, tribord amures, les penons de haubans permettent de visualiser le trajet du vent modifié à 90° par les voiles

1h30 s’écoule, puis c’est reparti pour du travers force 3 fraichissant 4 jusqu’au paso au Nord de l’île Filomena où, faveur insigne, le courant de jusant portant à l’ouest nous souhaite la bienvenue en nous aspirant au portant dans le canal Baeza. Nous sommes dans la place, nous avons laissé derrière nous le relief accidenté et les hauts sommets enneigés de la Cordillère Andine pour les îles basses et luxuriantes de l’archipel des Chonos. Les dauphins nous escortent dans l’étroit et peu profond chenal d’accès au pozo Delfin.

En prévision de 3 jours perturbés, je mouille les 2 ancres empennelées avec un orin et calle le bateau sous le couvert des arbres avec 3 amarres.

Mouillage au pozo Delfin

Le premier front passe inaperçu, la douceur du relief nous évite les rafales coutumières. Nous visitons la baie en annexe, les eaux vertes, pures et transparentes, dévoilent le fond à nos regards, nous savourons cet endroit paisible et sauvage.

Le climat lunatique de l’archipel des Chonos

Le rio du fond permet de faire le plein d’eau douce et conjointement avec l’annexe récupératrice d’eau de pluie de remplir les seaux pour se laver au bateau. Tout aussi discret, le second front s’évacue sans heurt.

> 15 octobre 2015
> Du pozo Delfin à la caleta Valverde (GPS 44 20.08 S 73 46.37 W)
> 9h05 de navigation
> 21 milles parcourus dont 18 milles effectués à la voile
> Temps couvert sans précipitation. Un peu de portant et beaucoup de près dans des vents faibles.

Nous quittons le pozo Delfin 2 heures avant la basse mer afin de bénéficier d’un jusant à faveur dans le canal Baeza puis avec la renverse d’un flot portant au Nord dans le canal Skorpios. Du soupir au portant ou du courant, difficile de savoir ce qui nous fait avancer dans le canal Baeza. La renverse intervenant plus tôt que prévue, un peu de moteur sera finalement nécessaire pour s’en extraire, embouquer le canal Skorpios et toucher son vent. C’est parti pour 20 bords de près courts et nerveux. La première barre entre les îles Jechica et Pen-Davis, 2m de fond à marée basse, se passe sur un bord, le fond de sable uniforme est bien visible. La seconde barre, un peu avant le débouché du canal Skorpios, est plus profonde mais le vent est en berne.

Caleta Valverde

Caleta Valverde

Après un peu d’essuie-glace au près, le moteur supplée pour 400m permettant de rejoindre et exploiter le vent en provenance du canal Pérez Norte. Nous remontons celui-ci au près, un long bord adonnant et fraichissant nous amène à hauteur de la caleta dans laquelle nous plongeons sur l’autre amures. L’ancre est mouillée. Nous nous délectons longuement du coucher de soleil sur les îles des Chonos.

> 16 octobre 2015
> De la caleta Valverde à la caleta Momia (GPS 43 56.66 S 73 47.1 W)
> 9h45 de navigation
> 25 milles parcourus dont 24 milles effectués à la voile
> Grand beau temps. Du portant et du près dans des vents et des brises thermiques faibles.

Laborieusement mais surement nous remontons le canal Pérez Norte au portant, les voiles en ciseaux, jusqu’au voisinage de l’île Yack. Je fais l’erreur de la serrer de trop près et celle-ci nous dévente complètement, nous la franchissons au moteur. Son activité thermique prend l’ascendant sur le peu de vent météo, c’est sur un bord de près d’abord serré puis au bon plein que nous continuons dans le canal Pérez Norte. En approche de l’île Betecoi, nous sommes au travers, à sa proximité de nouveau au portant, nous doublons son cap Est et embouquons le canal du même nom. Le passage sous voile entre les îles Fresia et Clotilde est délicat du fait de roches non cartographiées et du courant, Carina au balcon avant me guide. L’ancre est mouillée, des amarres de pêcheurs à poste dans la caleta permettent d’immobiliser le cul du bateau et au panneau solaire d’être bien orienté face au soleil.

La météo n’a pas tenue ses promesses, les vents attendus devaient nous permettre de remonter à bonne allure le canal Pérez Norte et de rallier directement la caleta Boca Chica, 10 milles plus au Nord. La réalité fut plus circonstanciée, nous contraignant à raccourcir l’étape. L’annexe nous amène sur l’autre rive pour une jolie balade à pieds sur des plages de gros galets et cailloux glissants, pas commode la vie de terrien !

> 17 octobre 2015
> De la caleta Momia à la caleta El Conchal (GPS 43 50.66 S 73 53.19 W)
> 8h35 de navigation
> 19 milles parcourus et effectués à la voile
> Grand beau temps. Du portant et du près dans des brises thermiques faibles à moyennes.

Au détour du canal Carbunco, accrochée à un flanc de colline convexe, la petite ville de Puerto Melinka se dévoile. Elle matérialise la fin de l’archipel des Chonos et l’ultime port avant le grand saut vers Chiloé.

Puerto Melinka

Puerto Melinka

De nouveau un peu de civilisation en perspective, car depuis Puerto Puyuhuapi nous baignons dans la solitude des caletas. Mais ce n’est pas pour tout de suite, car l’objectif des 2 prochains jours est de faire le tour de l’île Ascension qui l’abrite dans le sens antihoraire. Cette navigation est un challenge personnel, un bilan de compétence plus qu’une visite d’agrément, en effet la « Bible » le déconseille vivement (« Navigation in canal Puquitin is strongly discouraged due to strong currents and dangerous rocky shoals that encumber the two narrows ») et le guide RCC parle d’un passage « exceedingly tricky » !

Laissant à tribord l’île Westhoff, nous effleurons Puerto Melinka qui disparait bientôt à nos regards.

Mont Melimoyu (2400m) vu depuis le canal Puquitin

Mont Melimoyu (2400m) vu depuis le canal Puquitin

A l’Est, la vue sur le mont Melimoyu (2400m) est imprenable. Nous naviguons les eaux libres du golfo Corcovado, ouvertes sur le Pacifique par la boca del Guafo, c’est cette étendue d’eau de 33 milles qui sépare l’archipel des Chonos de l’île de Chiloé. Celle-ci nous tend les bras mais nous résistons à son appel. Après un bord de près qui fait suite à du portant, nous basculons derrière la punta Puquitin et mouillons dans 5m d’eau au Sud de la caleta Boca Chica, notre salle d’attente pour l’étale de pleine mer. Nous sommes à l’orée du canal Puquitin et de ses dangers cachés.

Merci pour les coquillages et le poisson !

Merci pour les coquillages et le poisson !

Plus de 2 heures s’écoulent, une barque de pêcheurs venant du fameux canal se présente, nous hélons son équipage qui se détourne obligeamment. A couple du bateau, ils nous informent sur le courant et nous offrent des coquillages et un poisson, Carina leur offre du café. Ces informations me décident à devancer un peu la pleine mer, de plus en cas d’échouement, c’est la garantie de se libérer rapidement avec la fin du flot. Carina sur le gaillard d’avant me guide à la couleur de l’eau. La première étroiture est franchie au portant sous génois seul avec du vent faible et du courant, les flux nous transportent sans la possibilité de faire pause comme avec le moteur, nous ne sommes pas très manoeuvrant et anticiper est difficile, L’Envol fait du rafting !

Après un passage en eau profonde, la seconde étroiture approche, son pedigree : 2,7m à pleine mer et 3 à 4 noeuds de courant potentiel. Constatation encourageante, nous sommes à l’étale car le courant est nul, le fond défile doucement, tout proche, enroché et irrégulier. Bizarrement, c’est juste après la fin du passage, alors que le champ s’ouvre devant nous, qu’une dalle se présente devant l’étrave, trop tard pour l’éviter sous voile, je démarre le moteur et enclenche la marche arrière en urgence, ouf nous ne touchons pas ! Le temps de recentrer le bateau sur une zone de fond et nous continuons à la voile. Un demi-mille plus loin, une autre roche submergée tente, sans succès, de nous griffer les appendices.

Le vent s’oriente de face, nous hissons la GV. Carina s’occupe du pilote, moi de la manoeuvre. C’est parti pour 10 bords de près bien sportifs dans la brise du soir canalisée par le canal. Le métier rentre, car, chacun concentré sur sa tâche, il se dégage une belle harmonie, fait de gestes synchrones et efficaces. Sur le dernier bord, le fond remonte subitement, nous abattons en grand et passons sans beaucoup de marge sur une magnifique dalle imprédictible, le cap dont elle est issue était pourtant à quelques 200m devant nous ! Une dernière zone de hauts fonds et nous jetons l’ancre dans la caleta.

Comme si la journée n’avait pas été assez stressante, nous décidons d’affréter l’annexe pour tenter de trouver le chemin qui permet de rejoindre la sauvage bahia Low au Nord de l’île Guaiteca. Nous trouvons le début du chemin, mais masqué par la végétation qui reprend peu à peu ses droits, nous le perdons rapidement. S’ensuit l’habituel combat dans une forêt dense et changeante, évoluant sur, sous et dans les branches. Un point haut et dégagé suite à un incendie nous permet d’apprécier la distance restante, à contrecoeur nous rebroussons chemin, regrettant l’oubli du GPS. Nous réintégrons la plage de l’annexe avant la nuit à mon grand soulagement. La nuit tombe mais la journée n’est toujours pas finie, il faut encore préparer les coquillages et le poisson des pêcheurs !

Points GPS des roches non cartographiées rencontrées (liste non exhaustive), d’Est en Ouest :
43 51.1216 S 73 48.5917 W
43 51.2015 S 73 49.3315 W
43 51.1130 S 73 52.9683 W
43 50.8455 S 73 53.0055 W

> 18 octobre 2015
> De la caleta El Conchal à Puerto Melinka (bouée Armada GPS 43 53.89 S 73 44.99 W)
> 4h20 de navigation
> 11 milles parcourus et effectués à la voile
> Temps mixte, alternance de soleil et de nuages. Toute les allures défilent dans l’ordre, du près jusqu’au portant. Vents faibles.

Nous levons l’ancre à marée basse, avantage les roches sortent leurs têtes hideuses de l’eau, nous gardons nos distances et virons de bord quand la zone des 11m est atteinte. Nous passons le SO de l’île Ascension sur un bord, du près au travers, calquant les tribulations du vent. A l’entrée du canal Lagreze, une ultime remontée de fond nous oblige à un virement pour un court bord de recentrage, puis le canal s’enfile au portant jusqu’à Puerto Melinka où l’Armada nous autorise à prendre sa bouée.

Visite éclair à Puerto Melinka

Au même moment, le ferry apponte et avec lui les produits frais. La place du village dispense du wifi gratuit. Nous complétons l’avitaillement du bateau, marchons jusqu’au point de vue et prenons une douche à l’hôtel « Posada El Cipres » de la senora Gaby. Le soir, nous sommes prêts pour poursuivre, une journée pour le moins prolifique !

Points GPS des roches non cartographiées rencontrées (liste non exhaustive), du Nord au Sud :
43 51.3948 S 73 52.9607 W
43 51.4316 S 73 53.2129 W
43 51.9076 S 73 54.2852 W
43 54.1191 S 73 51.5289 W

> 19 octobre 2015
> De Puerto Melinka à la bahia Anihue (GPS 43 52.34 S 73 2.45 W)
> 11h50 de navigation
> 40 milles parcourus et effectués à la voile
> Temps couvert sans précipitation. Dans l’ordre, du portant, du largue, du travers et du bon plein dans des vents faibles à moyens. Rafales dans le canal Refugio.

Le wifi gratuit passe au bateau, pratique pour un dernier fichier grib ! Départ à la voile de la bouée de l’Armada à 6h20. Le cap est mis au portant sur le groupe des iles Peligroso, nous nous faufilons au sein de cet amas, laissant à tribord les îles Tea et Julia. Le courant provient des trois quart avant, à chaque passage d’île il s’annule ou change d’amures, il faut donner de grosses corrections au pilote pour compenser et maintenir le cap. Sortie de cette constellation d’îles, la situation se stabilise dans le canal Moraleda.

Au largue, test du tangon comme outhauler de génois

Au largue, test du tangon comme outhauler de génois

3 milles de largue me donne l’opportunité d’expérimenter le tangon comme outhauler de génois, le bateau débridé cavale, puis c’est de nouveau du portant les voiles en ciseaux. A mi-canal, nous croisons le phare des ilots Locos que nous laissons sur bâbord. Peu à peu l’archipel des Chonos s’estompe, tandis que la Cordillère Andine se rapproche.

Nous visons le paso Yalac entre l’île Refugio au Nord et la péninsule Melimoyu au Sud. Entre les deux, le canal Refugio prend naissance pour bifurquer ensuite plein Nord entre son île et le continent. Cette section est à aborder avec prudence, car l’encaissement respectable du canal tunnelise le vent et engendre des rafales d’une « extrême violence », dixit le guide RCC. Aujourd’hui, les vents faibles me font plutôt craindre de devoir utiliser le moteur.

Le canal Moraleda, une frontière entre 2 mondes

3 cétacés évoluent paisiblement non loin du bateau, leurs évents claquent dans un bruissement d’eau. Ils disparaissent soudainement. Amplifié à l’extrême, ce son caractéristique, nous fait faire une volte-face de frayeur en direction du tableau arrière, un geyser, un évent, un dos, la bête est là, en phase de plongée ! Elle disparait entre les safrans. Le coeur battant la chamade, nous regardons, partagé entre la crainte et l’émerveillement, ce ballet fait de puissance et de grâce. Je les vois s’éloigner avec un soulagement certain. Les appendices de L’Envol n’auraient pas résisté à un affectueux câlin de leur part !

Dans le paso Yalac, nous enroulons les récifs qui débordent la pointe De Torres. 13h30, nous sommes plus ou moins synchro avec une légère bascule du vent, en effet, celui-ci prend un peu de Sud dans son Est. C’est mieux pour aborder la partie délicate, orientée Nord-Sud, du fameux canal Refugio. Le risque que des rafales, dévalant les pentes abruptes de l’île du même nom, atteignent le bateau par le travers s’en voit diminué. On espère plutôt que le vent va choisir de s’engouffrer proprement dans l’axe pour une placide navigation au portant.

La pointe Huatimo doublée, nous pénétrons avec circonspection dans le redouté défilé, le portant cède la place à un régime traversier des plus irrégulier, dommage, le phénomène appréhendé semble confirmer son existence. Effectivement, chaque vallées de l’île Refugio, perpendiculaires au canal, concentre le vent et nous propulse vigoureusement au travers en saccades rafaleuses et lunatiques. Entre 2 vallées, l’élan du bateau, des vents incohérents et un courant pas contrariant permettent tant bien que mal de faire la soudure. L’endroit est sauvage et austère, la lumière peine à y trouver sa place, seule la présence de salmoneras vient contredire ce tableau un brin apocalyptique. Nous doublons la pointe Paquebot au près, le canal s’élargit, sur tribord, Puerto Santo Domingo, un delta marécageux qui abrite 2 maisons. Nous trimons pour nous extraire du canal et prendre pied dans la baie ouverte qui suit. Les ilots Frondoso et la roche submergée cartographiée à leurs Sud sont sur la route. Il nous faudra 1h30 pour faire 3 milles dans des vents inconstants en force et direction.

En approche de la bahia Anihue

En approche de la bahia Anihue

Enfin atteinte, la baie est franchie vigoureusement au bon plein, un ris a été pris préventivement au vue des embruns qui la zébraient au loin. Nous nous immisçons prudemment entre les iles Velasco et le continent pour l’approche finale vers la bahia Anihue. Le mouillage est pris, des amarres de pêcheurs à poste au fond de la caleta nous simplifient la tâche. L’endroit est bien protégé et tranquille, du moins jusqu’au soir où un premier bateau de pêche débarque, puis 2, puis 3, puis 4 ! Capitaine Luis, un pêcheur amène et jovial, nous offre des oursins et nous montre comment les ouvrir et les préparer.

La nuit tombe sur la « caleta dortoir », un petit front passe avec son lot de pluie dans l’annexe. Le lendemain, nous constatons la formation d’une cascade et un tas de ruisseaux se déversent pour l’occasion dans la caleta.

Bahia Anihue, « caleta dortoir »

A peine sortie de la baie, capitaine Luis revient s’y abriter car le front a levé une mer peu propice à son travail. Il nous offre 2 poissons Robalos. Je visite son bateau, une douce chaleur règne dans le carré, le poêle au bois ronronne imperceptiblement, sa partie supérieure, horizontale, sert aussi à la cuisine, les bancs de la table servent de couchette. Finalement, voiliers ou bateaux de pêche, le manque d’espace abouti à des logiques similaires en termes d’aménagement intérieur. En revanche, leur carré, plus petit que l’espace intérieur entièrement ouvert de L’Envol, dénote, malgré un équipage de 4 personnes, la primauté de l’espace de travail sur l’espace de vie.

La tendance Nord qui persiste n’est pas favorable pour continuer, elle nous permet de profiter des lieux une journée supplémentaire. Une lessive, le plein d’eau, le tour de la baie en annexe et un lavage corporel sont les tâches au menu.

> 22 octobre 2015
> De la bahia Anihue à Puerto Juan Yates (GPS 43 38.3 S 73 0.29 W)
> 4h20 de navigation
> 15 milles parcourus et effectués à la voile
> Grand beau temps. Du travers et du près dans des brises thermiques moyennes.

Au matin, la tendance Est attendue, déplace les 4 bateaux de pêche à couple les uns des autres vers l’emplacement occupé par L’Envol, à l’autre extrémité de la caleta. Je pare le bateau, attendant leurs départs pour pouvoir remonter mon ancre. La grande différence entre voiliers et bateaux de pêche est bien là, la promiscuité des coques est dans un cas proscrite et dans l’autre habituelle !

Nous levons l’ancre pour un tonique départ à la voile. S’ensuit une joyeuse cavalcade au travers : sortir de la bahia Anihue sans approcher ses nombreux récifs, doubler les iles Velasco, la punta Anihue, les ilots Los Payos, pénétrer dans la bahia Islas, laisser sur tribord les ilots Alioupa, puis les ilots Las Hermanas, effleurer la Rada Palena, deviner au loin, Puerto Raul Marin Balmaceda sur tribord, doubler la Punta Guala et… fin de séquence, cette dernière nous dévente complètement ! L’avancée proéminente de la péninsule Coca, dont elle est issue, réorganise les vents à sa convenance.

Les îles TicToc qui abritent notre prochain mouillage sont toutes proches mais se font désirer, il faudra s’armer de patience avant de toucher leur vent et pouvoir y pénétrer au près : laisser les îles Redonda et Linacre sur bâbord, s’immiscer entre les îles Hernandez et Karstrom, puis entre les îles Dahlberg et Glass, enfin jeter l’ancre au fond de la baie de l’île Huepan.

La météo du lendemain prévoit un vent favorable pour traverser, sur une diagonale de 40 milles, le golfo Corcovado et rejoindre l’île de Chiloé.

Coucher de soleil sur Puerto Juan Yates

Coucher de soleil sur Puerto Juan Yates

Sans attendre, nous embarquons dans l’annexe pour faire le tour de la partie Ouest de l’île Huepan, découvrir sa côte Nord rocheuse et sauvage, scruter les lointains ilots Carabantes recouverts de lobos marinos (otaries) lézardant au soleil, faire allégeance aux omnipotents monts Yanteles (2042m) dans leurs robes pontificales, affronter à la rame le courant tenace, le vent complice et les vagues roides briseuses d’élan dans le chenal entre les îles Huepan et Colocla, boucler ce radieux parcours dans la lumière des derniers rayons du soleil couchant.

> 23 octobre 2015
> De Puerto Juan Yates à l’estero Huildad (GPS 43 3.73 S 73 31.82 W)
> 13h10 de navigation
> 45 milles parcourus dont 44 milles effectués à la voile
> Grand beau temps. Du travers au grand largue dans des brises thermiques faibles à moyennes. Rafales puissantes dans les 5 premiers milles.

6h40, les amarres à terre enkitées, l’ancre remontée, la GV hissée, le génois déroulé, L’Envol suit la voie du vent pour se dégager de l’attraction des îles et gagner le golfo Corcovado. Des rafales s’y opposent farouchement. Le raccourci entre les îles Linacre et Colocla se déroule au portant avec un empannage de rigueur, les inquiétudes quant-au défaut de profondeur se révèlent infondées.

Premières lumières sur Puerto Juan Yates

Premières lumières sur Puerto Juan Yates

13 milles sont avalés facilement au travers puis peu à peu la source se tarit. Le spi asymétrique sur emmagasineur est gréé sur son bout-dehors puis déroulé, mais les 70m2 de toile ne compensent guère les vents espiègles et facétieux, délivrant au compte-goutte autour de 5 noeuds de vent réel. Il nous faudra 6h30 pour couvrir 13 milles passant d’un bord à l’autre du golfo Corcovado à une vitesse moyenne de 2 noeuds.

Au rythme des vagues, le spi sous influence, se dégonfle et se regonfle dans un bruissement de tissu usant pour les nerfs. La GV est affalée pour éviter de le déventer. J’expérimente différentes solutions, tangonnage de l’écoute de spi, puis tangonnage du génois en ciseaux du spi à 150° du vent, rien de bien concluant…

Expérimentations…

Je finis par me placer sous le vent, les pieds sur l’écoute de spi, faisant à la fois office d’outhauler mais aussi de bordé/choqué instinctif et machinal, en effet le poids de mes jambes tendues en pression sur l’écoute absorbe les fluctuations de tension due aux dégonflements et regonflements du spi. La posture est agréable, mes pieds prennent le frais, plongeant dans l’eau fraîche quand le spi fait la gueule. Au final, cette combine me permet de le maintenir ouvert en forme de manière satisfaisante, le bateau accélère insensiblement, je respire.

C’est parti…

La persévérance paye parfois, une petite brise se lève s’établissant d’abord autour des 10 noeuds, elle va fraîchir progressivement à plus de 16 noeuds. Nous sommes sur la route directe au travers, le bord d’attaque du spi en limite de fermeture frétille au ralenti. A cette allure la GV est renvoyée car elle ne le masque plus. Le bateau frôle les 7 noeuds, à ce rythme l’île de Chiloé se rapproche à grandes enjambées.

Estero Huildad, île de Chiloé

Estero Huildad, île de Chiloé

Nous franchissons l’étroiture de l’estero Huildad entre les pointes Donald et Queuman en début de flot, c’est mieux avec un marnage de presque 5m ! L’ancre est mouillée dans le méandre qui suit la pointe Sibbald. Des maisons éparses bordent l’estero, mais nos plus proches voisins, sont des dauphins qui patrouillent et des cygnes à cols noirs.

Le lendemain, des coups de klaxon appuyés et répétitifs nous saluent, c’est un bateau de pêche de la « caleta dortoir » Anihue qui rentre ! Nous passerons encore 2 jours dans l’estero Huildad avant de poursuivre. La veille du départ nous échouons L’Envol sur un lit de vase au fond du méandre. Il n’y a pas grand chose à nettoyer, l’antifouling posé à Buenos Aires est de bonne facture et les eaux croisées sont des eaux froides, par contre, le talonnage dans le canal Barbara a bien sorti la tête de quille bâbord de 12mm côté bord d’attaque ! Je nettoie et mastique la plaie. Tant que l’eau ne rentre pas, ça peu attendre…

Echouage dans l’estero Huildad

Depuis Puerto Chacabuco 386 milles auront été parcourus dont 355 milles exclusivement à la voile, soit 92% de la route. C’est 33 jours de trajet dont la moitié naviguée, avec une moyenne de 24 milles/jour navigué.

Vous pouvez nous envoyer un SMS gratuit sur le téléphone satellite du bord (881631639125) à http://messaging.iridium.com

Publié le 30/10 de la petite ville de Chonchi rejointe en bus, GPS 42 37.28 S 73 46.21 W.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>