Tour de Tasmanie II

Le chant du winch

Notre escale à Strahan touche à sa fin, déjà deux mois rognés sur l’été austral, la mise à jour du site internet a été plus longue que prévu mais le fait d’en être arrivés à bout et de pouvoir partager ce périple avec vous, nous gratifie de cette joie simple et rassurante que le don procure. Voilà, nous sommes prêts, l’émotion a précipité, la fatigue a disparu, l’attrait d’un nouvel inconnu est revenu, plus fort. Strahan, qui a pourtant été notre village d’accueil pour un temps considérable, du moins à notre échelle, celle des saisons, est déjà loin, notre regard est maintenant tourné vers un autre horizon. C’est toujours étrange et jubilatoire de sentir en soi ce changement d’état : hier notre quotidien était ici, puis sans préavis, la vie nous appelle vers un autre ici, où exactement, nous n’en savons rien.

Poupée russe

Poupée russe

Pour l’instant, il nous faut préparer le bateau pour la tâche qui lui incombe, nous transporter sans encombre. J’ai trop traîné sur l’entretien des winches et comme la météo est propice – le plan d’eau de Mill Bay ne souffre d’aucune ride – je me lance. Le premier winch donne le ton : son démontage, nettoyage, graissage et le remontage des 45 pièces qui le composent me prendra plus de cinq heures. Ce modèle réversible, capable de choquer, relâcher la tension, est doté d’une forme d’embrayage, sa complexité m’échappe mais je peux appréhender toute la beauté du travail d’ingénierie à travers l’orfèvrerie de ses rouages internes. Le deuxième winch me prend moins de temps mais déjà le soleil se couche et j’en reste là pour aujourd’hui.

Démontage

Nettoyage

Graissage et remontage

Retour du cliquetis fluide et joyeux

Retour du cliquetis fluide et joyeux

Je poursuis le lendemain avec le winch tribord du cockpit. Il est très sale, durant le dernier entretien j’ai mis trop de graisse, une erreur classique, toute la belle mécanique est maintenant confite dans une pate collante faite de sel et de poussières agglomérées – comment ce winch peut encore fonctionner, je me le demande bien.

Manipulant de petites pièces je travaille ma dextérité, mes doigts servent d’étau tandis que je frotte énergiquement de l’autre main. J’en ai bientôt fini avec ce winch mais la bague du carré de manivelle me résiste encore, cette pièce en composite de la taille d’un pouce est un cylindre à la préhension fuyante, je dois la serrer avec beaucoup de fermeté pour son nettoyage. Malencontreusement, mes doigts dérapent brutalement expulsant la pièce sous pression : dans un large arc de cercle, passant bien au-dessus des bâches tendues par précaution sur les filières, elle achève sa course à la mer qui l’engloutit dans un silence angoissant. Sur le coup je suis sidéré par la sentence : nous voilà encalminés à Strahan pour une éternité dans l’attente d’une hypothétique spare !

Cette pensée me fait aussitôt réaliser que je n’ai rien à perdre à essayer de plonger en apnée, Carina m’y encourage, pourtant mes chances sont nulles. Le tanin des button grass rend l’eau si opaque que la visibilité en est réduite à trente centimètres et la pièce est ridiculement petite et noire. Autres facteurs aggravants : la température de l’eau à ces latitudes, la profondeur (5 mètres), la problématique du fond (vase mouvante ou herbiers denses), le bateau qui en évitant brouille la piste de départ.

Cessant de me lamenter, je passe à l’action en matérialisant le point de chute estimé avec une cordelette lestée d’un poids et une bouteille plastique comme flotteur à l’autre extrémité. J’enfile un pantalon en lycra et ma veste de plongée, masque et tuba et je me mets à l’eau. Elle est glacée et je suffoque sous le choc thermique. Je ne vois pas mes mains sous l’eau, la mer n’est que ténèbres, d’un noir si dense que ce sont mes terreurs d’enfance qui remontent à la surface. Mon cerveau connait bien cette panique de l’esprit, il y a souvent été confronté en montagne et il a toujours su faire le nécessaire pour ramener le corps vivant dans la vallée, je reconnais instantanément la sensation familière que ses hormones produisent et ça m’apaise. Je fais une première tentative suivant le fil d’Ariane les yeux fermés, c’est plus rassurant ainsi et de toute façon il n’y a rien à voir. A tâtons, je touche le fond, bonne nouvelle c’est ferme, plat et sans herbe, mauvaise nouvelle je manque déjà d’air.

La seconde tentative me permet de valider la méthode : ratisser le fond en faisant des mouvements d’essuie-glace le plus longtemps possible et pour le reste m’en remettre à la chance car je travaille en aveugle. Trois autres essais suivront sans plus de succès.

Sixième tentative

Et puis il y a ce miracle si désiré et improbable qui a lieu : la main rencontre l’objet prodigue, et alors que je remonte à la surface le bras tendu c’est une joie naïve et pure qui s’empare de moi parce que je sais quelle bonne nouvelle je vais pouvoir donner à Carina.

Une aiguille dans une botte de foin

Une aiguille dans une botte de foin

Dans certaines circonstances, si l’on accepte de prendre les risques nécessaires, on peut gagner la faculté de gommer le passé et revenir en arrière comme s’il ne s’était rien passé. Cette journée du 8 mars 2020 à 10:30 AM nous avons voyagé de trente minutes dans le temps.

Mesdames et messieurs, chers lecteurs,

Cette escale à Strahan est terminée, dans le prochain épisode nous poursuivrons ce tour en votre compagnie jusqu’au mythique Port Davey, l’endroit le plus reculé et inaccessible de Tasmanie. Privés de couverture mobile et internet, nous découvrirons par hasard le sens du mot lock down.

A bientôt !








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Toutes nos traces GPS et waypoints d’escales en Australie sont visibles et téléchargeables à partir de cette carte interactive. Sur un fond d’images satellites, vous pouvez zoomer, vous déplacer et cliquer sur les traces et les escales de L’Envol pour obtenir plus d’information.

Publié le 1/04/2021 depuis le Online Access Centre, village de Beaconsfield, Tamar Valley, île de Tasmanie, Tasmania, Australie, GPS 41 12.1 S 146 49.15 E

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