La belle et la bête




# Navigation dans les canaux de Patagonie, suite # Après 4 nuits passées à la caleta Cinco Estrellas, une vingtaine de milles à rebours, vers l’Est, dans le Brazo Noroeste de Beagle, nous amène à la caleta Olla à 3 milles de boucler le tour de l’île Gordon entamé à Punta Divide (extrémité Est de l’île Gordon) avec le Brazo Sudoeste de Beagle. Depuis Olla nous rejoindrons à pied le glacier Holanda et son lac parsemé de blocs de glace, parcourant un décor composé de terrains mousseux aux multiples couleurs, chacune déterminant un degré d’enfoncement de la botte, et de moraines escarpées perdues dans des bois humides. Nous apercevrons un guanaco, et un castor nous chargera, forçant le passage jusqu’à son marais. Le lac émeraude à pois blanc, sera le théâtre d’un bain rapide dans le plus simple appareil. Nous franchirons le torrent issu du lac, grâce à un Mikado d’arbres enchevêtrés au-dessus des flots, vestiges d’une ancienne tempête. Au-delà de collines rocheuses polies par la glace, le ventisquero Holanda nous apparait dans sa robe turquoise, dévalant la montagne depuis le mont Francés à 2150m d’altitude. Nous emprunterons au retour une zone humide sillonnée de chemins de castor, où parfois la végétation nous dépasse : une progression pénible qui nous ramène à la plage et à l’annexe. Au total 5h30 de marche. Le bateau de charter « Pelagic » tient compagnie à L’Envol dans la baie, le contraste de taille est saisissant ! Nous levons le camp dans la foulée en direction de Punta Divide, pour une huitaine de milles jusqu’à la caleta Chorlito dans le Brazo Sudoeste, où nous passerons 3 nuits dans l’attente d’un créneau de NE (rare), qui devrait nous permettre de remonter les 22 milles du bras au portant. Dans les canaux, 80% de la navigation se fait au moteur, généralement dans des vents de face faibles, avec un appui de la GV, qui aide parfois quand la direction du vent daigne s’écarter de quelques degrés de la route suivie. Le premier bilan de consommation après ces 212 milles parcourus, semble s’établir autour de 1,5 litre d’essence par heure, c’est beaucoup moins que prévu ! La prévision du « grib » se réalise, et nous embouquons le brazo sous voile une heure avant le levé du jour. Le passage de l’étroiture est balisé par des contre-courants et tourbillons légers. 22 milles plus tard nous amènent à l’estero Coloane, cette fois libre de glace, où nous confectionnons un amarrage à 4 cordes dans la caleta. Trois glaciers nous surplombent, de multiples cascades s’ en échappent dévalant la roche lisse jusqu’à la forêt avant de se jeter dans la baie. Le spectacle est grandiose ! Le lendemain, afin de rejoindre un point de vue, nous nous frayons un passage dans une forêt agrippée à un versant raide, dont les arbres morts et l’intégralité du sol sont recouverts d’un tapis de mousse vert pomme très dense donnant l’impression d’évoluer dans un temple naturel ancestral. Sortie du couvert, une zone humide formée de filets d’eau se déversant dans des baignoires naturelles entourées de mousse nous attend pour un lavage corporel intégral au savon ! Une fois au sommet la vue sur le Brazo Sudoeste et les bruits de craquement de sérac d’un ventisquero tout proche nous rappelle à notre petitesse et à la félicité d’être là. Nous redescendons rapidement car nous devons déplacer le bateau en face au fjord Pasqui, la météo annonçant 3 jours de grands vents avec des températures inférieures à zéro et de la neige, l’estero Coloane va de nouveau se figer dans la glace nous immobilisant avec elle si nous restons. Nous confectionnons un amarrage à 4 cordes dans ce fjord réputé « hurricane proof ». Le 2e jour, en début de soirée, de nuit, l’arbre arrière bâbord cède sous les coups de boutoirs de rafales à 70 noeuds, d’amarre terrestre il devient ancre au fond du fjord, le bateau se déplace sur tribord se rapprochant dangereusement de l’autre rive à quelques mètres. Entre 2 rafales, je saute dans l’annexe avec la 200 mètres en réserve et la fixe à un arbre bien costaud. Je recentre le bateau en ajustant de nouveau les tensions des 4 amarres et de cette ancre supplémentaire qui semble vouloir tenir. Par intermittence, il neige en tempête. Le 3e jour, plusieurs heures sont nécessaires pour récupérer l’ amarre, mouflant l’arbre hors de l’eau, adaptant les techniques de sortie de crevasse à cette nouvelle situation, l’objectif étant de ne pas avoir à couper la corde et perdre quelques mètres. Le 4e jour, dans les manoeuvres de départ, Carina manque de tomber à l’eau en remontant de l’annexe au bateau, elle se cramponne aux filières et je l’aide à se hisser à bord, ses bottes sont pleines d’eau et son pantalon est trempé, le soir dans la Caleta Emilita, sa frontale rejoindra le fond éclairant le kelp dans un spectacle son et lumière car j’exprime un pudique mécontentement. Bref, nous voilà au-delà du paso Darwin (extrémité Ouest de l’île Gordon), à l’ entrée du canal O’Brien, dans un décor noir et blanc de carte postale ancienne car la neige recouvre tout, bien lancé dans notre voyage vers Puerto Natales… # Légendes img1 : caleta Cinco Estrellas, où est le bateau ? img2 : estero Coloane, mais où donc est le bateau ? img3 : canal Barros Merino # Envoyé le 27/05 par téléphone satellite du Fondeadero Plum, GPS 54 54.08 S 70 59.85 W.

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