Estomacs en peine



# De Puerto Natales à Puerto Montt, navigation dans les canaux de Patagonie, suite # 4 août. Tchao Tortel ! Le jour se lève à peine que nous sommes déjà en route. L’objectif de la journée est ambitieux, optimiser au mieux la tendance Est pour rallier directement Puerto Francisco, une salle d’attente bien protégée où nous pourrons attendre paisiblement des conditions optimales pour traverser le golfe de Penas. Pour cela il nous faut parcourir 46 milles avant le front froid de 18h00. Ce dernier culmine à minuit : 7 Beaufort avec rafales à 52 noeuds ! A 15 heures, il est déjà prévu 26 noeuds, mais l’expérience nous laisse à penser que dans les canaux on peut s’attendre à beaucoup plus. Pour l’instant nous sommes au moteur, vent nul, le flux d’Est prévu ce matin à 3 Beaufort avec rafales à 13 noeuds ne se ressent pas encore ; c’est souvent le problème des canaux, entre pas assez ou trop de vent, la fenêtre exploitable, avec agrément, est bien souvent très étroite. A l’aller, nous avons emprunté le canal Baker au Sud de l’île Merino Jarpa, pour repartir nous prendrons le canal Martinez à son Nord. Avec ce décalage de carte très prononcé, nous naviguons à vue d’île en île. Parfois, des hauts-fonds à leur proximité nous obligent à quelques corrections de route. A 11h00, le vent d’Est commence à nous emmener, je grée les voiles en ciseaux mais le moteur reste nécessaire pour tenir le timing. Nous longeons la côte Nord de l’île Berta. Nous sommes à proximité de Puerto Bordali, une caleta qui offre une bonne protection, nous l’ignorons pour basculer dans l’estero Gonzalez par l’angostura au SE de l’île Irene. En l’absence de points de sonde sur la carte, nous abordons l’étroiture avec circonspection. Nous sommes déventés, tant mieux car la manoeuvrabilité (au moteur) s’en trouve améliorée. Empruntant le centre du canal, le sondeur nous donne entre 13 et 25 mètres de fond. Par chance, il n’y a pas de courant. Le passage est franchi sans encombre et le temps de s’éloigner un peu du relief le vent nous reprend dans l’estero Gonzalez, suffisamment pour que 2 milles avant sa fin nous puissions nous passer du moteur. A ce stade, 24 milles ont été parcourus. Il se met à pleuvoir. Rapidement le vent va forcir, un ris est pris dans la GV à punta Tila. Dans le resserrement entre la péninsule Luz et l’île Vicente, la punta Dafne nous dévente brièvement, tandis qu’à proximité de la punta Gloria le venturi très fort impose d’enrouler un peu du génois tangonné. En prévision de la dernière ligne droite dans le canal Baker, un second ris est pris avant les îlots Boers. En effet, dans cette section nous serons travers au vent, allure moins confortable, et sous le venturi des îles Boers et de l’estero Nicolas. Effectivement, nous subissons plus de 40 noeuds et je regrette le 3e ris, le génois est entièrement enroulé, la GV partiellement choquée faseille et le bateau accuse une gîte prononcée, mal équilibré, il avance en crabe, la barre en permanence décentrée pour tenir le cap. Nous parcourons 2,5 milles à ce régime. En approche de Puerto Francisco, la proximité de la côte nous offre protection et le vent faiblit. Le franchissement de l’étroite porte d’accès à notre salle d’attente est un moment de pur délice car nous laissons le vent et le clapot à l’extérieure pour investir une eau plate et sans risée. Nous aurons parcourus 46 milles en 7h20 à une moyenne de 6,2 noeuds dont 20 milles à la voile âprement mérités. A peine 1 heure après la fin des manoeuvres d’amarrage, la tempête commence et nous en ressentons les effets de bord avec des rafales puissantes qui nous bousculent par intermittence. 6 jours s’écouleront paisiblement avant qu’ une fenêtre météo s’ouvre : un flux de SE s’installe pour plus de 24 heures. Le 11 août à 11h30, nous sommes en route pour affronter le golfe de Penas et l’océan Pacifique. La bahia Tarn rejointe, nous sommes à leurs orées. Un échange radio avec l’Armada du phare San Pedro, permet à Carina, via Luis, l’opérateur radio, de parler au téléphone avec Dina et José, ses amis de Punta Arenas, quel bonne surprise, merci à toi Luis ! Puis le catamaran Sposmoker nous contacte sur le canal 16 et nous informe qu’il nous talonne. Sans nous consulter nous avons choisi le même créneau météo. Notre route borde le côté Est d’un triangle qui délimite une zone de hauts-fonds dont la profondeur est comprise entre 40 et 60 mètres et qui s’étend au Nord de l’archipel Guayaneco sur 25 milles à l’intérieur du golfe de Penas ! Nous longeons son flanc Est avec 80 à 100m de fond. Particularité locale, les dépressions passent avec des rotations rapides de vent du NO au SO. Facteur aggravant, la houle du grand large à son inertie propre et rebondit sur le cap Raper. Bref, la réputation de Penas ce sont ses vagues, croisées, raides, hautes, déferlantes, désorganisées… Après 6 mois passés dans la (relative) quiétude des canaux mon organisme boude la nouveauté : je suis malade, le plus petit geste demande une motivation bien supérieure à la normale, il faut mobiliser sans cesse ses ressources de force morale, rester lucide sur ce qu’il est indispensable de faire et sur le superflu… Carina ne mangera pas, ni ne quittera la position horizontale durant 24 heures ! Le golfe se traversera rapidement, aidé par un courant portant à l’Ouest. Il n’en sera pas de même pour le contournement de la péninsule de Taitao. 3 milles au large du cap Raper, le rebond de la houle par le travers et la mer du vent par l’arrière sonne le tocsin pour mon mal de mer. 5 milles au large du cap Gallegos, la houle s’immisce sous le tableau arrière : durant la montée la vague nous rappelle et ralentit l’esquif à 1 noeud sur le fond, puis, quand sa crête passe devant nous, tandis que nous descendons dans le creux de la suivante, elle nous emmène avec elle et nous propulse à plus de 8 noeuds ! En surface, le spido reste stable, autour des 6 noeuds, sans départ au surf donc. Nous sommes de nuit, malheureusement sans visuel pour apprécier le phénomène. La fatigue se fait sentir et je décide de faire route vers la caleta Suarez, finalement j’y renonce car l’approche de nuit est critique en l’absence de cartes de détail précises ou satellite. Nous continuons vers la caleta du seno Pico-Paico, aidé du moteur car le vent faiblit en cette fin de nuit. Au moment d’embouquer le chenal, à 5 milles sur notre arrière, Sposmoker apparait sur l’horizon. Nous sommes dans les manoeuvres d’amarrage quand le couple nous rejoint. Ils ont passé la nuit à Suarez. D’après la femme du Capitaine, ce fut une des deux pires navigations de leurs 17 années passées sur leur catamaran ! Bref, 143 milles auront été parcourus dans l’océan Pacifique en 29h30 à une moyenne de 4,85 milles/h. Le lendemain, nous quittons les lieux de nuit, le seno est large et profond, sans difficulté. Cette dernière journée de beau temps s’annonce excellente. Nous allons l’employer à achever le contournement Ouest de la péninsule de Taitao, en bordure d’océan Pacifique, jusqu’à la bahia Anna Pink, puis la boca Wickham, où nous retrouverons la protection des canaux. Tandis que la houle se fracasse sur les rochers qui bordent la côte, le jour se lève à contre-jour du relief le magnifiant en ombres chinoises, les couleurs pastelles emplissent le ciel dégagé de tout nuage. Au Nord de la péninsule Skyring, à un demi-mille de la côte, un rocher émerge dans le creux de la houle exactement sur la route prévue, il n’est pas sur les cartes, nous passons à quelques mètres avec 13m de fond, heureusement que les mouvements d’eau à son abord le pointaient du doigt longtemps à l’avance (GPS 45 51.3 S 75 02.26 W). Dans la bahia Anna Pink, nous poursuivons le contournement de la péninsule de Taitao par son Nord. Après Puerto Refugio, nous passons entre le continent et l’île Direccion, puis laissons à bâbord l’île Larga, nous débouchons enfin dans la boca Wickham. Aujourd’hui c’est pétole, le soleil nous tanne la peau, une sensation oubliée qu’il est bon de redécouvrir, même la couette prend l’air sur le pont ! Nous embouquons le début du canal Pulluche que nous délaissons ensuite pour le canal Abandonados, lequel nous mène à la caleta Mariuccia… Dans le prochain épisode, nous poursuivrons le contournement de la péninsule de Taitao par son Est jusqu’à la laguna San Rafael et son célèbre ventisquero (glacier) en provenance du Mont San Valentin (4058m). Bilan de Puerto Natales à la caleta Mariuccia (post-Penas) : durant cette étape, 650 milles auront été parcourus dont 130 milles exclusivement à la voile, soit 20% de la route ; 290 litres d’essence auront été consommés soit 52% du stock. C’est 41 jours de trajet dont 14 jours de navigation et 27 à attendre des jours meilleurs en caleta, soit 1 jour sur 3 navigable, avec une moyenne de 46 milles/jour. Pour mémoire, l’étape de Puerto Williams à Puerto Natales, c’est 603 milles en 50 jours de trajet dont 22 jours de navigation et 28 en caleta, soit presque 1 jour sur 2 navigable, avec une moyenne de 27 milles/jour. # Légendes img1 : Puerto Francisco, salle d’attente, img2 : bahia Anna Pink # PS Philippe & Nadine : merci pour votre message qui m’ encourage à poursuivre la tenue du blog, on vous embrasse, PS Annie : merci pour ton message, profites bien du beau soleil d’Oule comme dit Papa. Bises à tous # Vous pouvez nous envoyer un SMS gratuit sur le téléphone satellite du bord (881631639125) à http://messaging.iridium.com # Envoyé le 23/08 par téléphone satellite de la caleta Punta Lynch, GPS 45 46.49 S 73 33.57 W.

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