Retour à la civilisation


Navigation dans les canaux de Patagonie, fin de la première étape.

24 juin, Victoire ! Après 50 jours de navigation dans les canaux de Patagonie, nous voilà à Puerto Natales ! Plus précisément à Puerto Consuelo, 10 milles au NO de Puerto Natales, mouillé au fond du sauvage estero Eberhardt, juste devant l’estancia de Rudi Eberhardt. L’unique mouillage de Puerto Natales, Puerto Laforest, situé de l’autre côté du canal Senoret, à un demi mille de la ville, est mal protégé et le fond ne tient pas. Il n’y a, bien sur, pas de marina ou de port de plaisance et les débarcadères sont à usage professionnel. De toute façon le vent qui souffle fort dans le canal rend l’endroit malsain. Bref, le seul mouillage acceptable se trouve à Puerto Consuelo, à 20Km de piste de la ville, compliquant grandement l’avitaillement !

Durant la remontée de l’estero Eberhardt, nous rencontrons un couple de français, Alexis et Sigolène, qui vivent à Puerto Natales ; leur voilier « Le chemin du cygne » est un clin d’oeil au graphisme de l’étrave de L’Envol. Ils nous offrent le thé, nous expliquent les subtilités du lieu et nous proposent une lessive. Nous savons depuis 1 semaine qu’un flux très puissant de NO, 9 Beaufort avec rafales à plus de 60 noeuds est attendu. J’appréhende la confrontation, car dans l’estero, point de protection comme à Dardé, il faudra étaler le vent et les rafales qui nous percuterons frontalement. La faible profondeur de l’estero, 1m à 1,5m sous les quilles, ne permet pas de s’approcher du rivage, il n’y a pas d’arbres pour s’amarrer et l’estero est très large. Après avoir sondé toute la zone au moteur, nous mouillons les 2 ancres empennelées sur tribord, puis 100m de corde seront nécessaire pour rejoindre sur bâbord la berge la plus proche, afin de s’amarrer à un vulgaire roncier ! Toujours sur bâbord, je déploie la 200m pour aller chercher 50m à l’intérieur des terres un bouquet d’arbustes. Maintenant, le bateau ne peut plus se permettre d’éviter sur ses ancres, une 3e corde à la poupe s’impose de façon à limiter la liberté de mouvement du bateau. Il me faudra beaucoup de temps pour fiabiliser le montage, diminuer les frottements, stabiliser l’axe de travail de la 200m, me convaincre que se sera suffisant pour encaisser le monstre à venir. A deux pas, un ketch sur (l’unique) corps mort nous tient compagnie, présence rassurante qui confirme un peu le choix du lieu. Hier, Carina a pris le bus pour Punta Arenas, afin de visiter ses amis Dina et José, voir son dentiste et s’avitailler à la zone franche à moindre frais. J’espère pouvoir la rejoindre après le coup de vent. En attendant, grâce au pick-up de Rudi, je bidonne 120L d’essence. Une info déterminante d’Alexis me permet de faire remplir la bouteille Camping Gaz au format français, une gageure ! A Natales, le vent souffle déjà violement levant un clapot redoutable, les bateaux de pêche évitent en tout sens. L’apogée du coup de vent est prévu pour demain, mais je crains de ne pas pouvoir rentrer au bateau, car à la rame, l’annexe ne peut pas étaler un vent si soutenu, le risque étant de rater le bateau et de dériver loin dans l’estero ! De telles conditions nécessitent de pouvoir remonter à pied au vent avant de se lancer à la rame, mais à partir de 40 noeuds, la prise au vent de l’annexe et ses à peine 12Kg en font un cerf-volant incontrôlable ! A 23h00, Rudi me ramène, je constate avec soulagement que le vent entre les rafales est encore maniable, moins fort qu’à Natales. Le long du rivage, à pied, je remonte l’annexe au vent du bateau, puis je fais encore 2 voyages supplémentaires pour rapatrier les 4 bidons d’essence. Je laisse passer un train de rafales et me lance dans le noir dans la traversée de l’estero à la rame. Par chance, une accalmie choisit ce moment pour s’épanouir. Rudi m’éclaire avec ses phares alors que je hisse les bidons à bord, un appel de frontale répond à son appel de phares, rassuré il me laisse à mon travail de préparation du bateau pour les événements de la nuit et du lendemain. Le vent enfle progressivement, les vagues suivent le mouvement. Le bateau évite parfois assez violement mais les efforts paraissent raisonnables. Un écart de la position GPS du bateau me préviendrait si les ancres venaient à déraper. Ces dernières et les bouts à terre travaillent en alternance, je suis serein. J’en profite pour vous écrire. Le temps passe et toujours pas d’écume soulevé par le vent. 36h plus tard, après un ultime baroude, le vent tombe brusquement, suit un silence oppressent. Le fjord Pasqui restera la référence du moment car je n’aurais vu passer « que » 57 noeuds ! La météo est ensuite plus clémente et je rejoins Carina à Punta Arenas, quel bonheur de prendre une douche chaude ! Merci Dina et José !

Rétrospective : depuis la caleta Dardé, une bascule de vent synchronisée avec la bascule du paso Victoria nous permet de faire à la voile 15 milles dans le canal Smyth qui porte au NO puis 15 autres milles dans le seno Union qui porte au SE ! Au total, 11 heures de nav et 50 milles nous mène de nuit à la caleta Jaime, sur la côte Est de l’île du même nom, dans l’ensenada Ancon Sin Salida, au bout du seno Union. Nous naviguons sans lune, fonçant au portant vers notre but, un noir très dense nous enveloppe et seuls les instruments nous permettent de nous repérer. Afin d’éviter un abordage brutal, nous nous rapprochons progressivement de l’île car le décalage de la carte est avéré et la visibilité à la frontale réduite par l’humidité en suspension dans l’air. Une masse sombre apparait du néant sur notre bâbord, nous la longeons un temps, passons un cap et plongeons résolument dans la baie. Avec un champ de vision réduit, s’orienter, repérer l’endroit adéquat et les arbres à utiliser comme amarres prendra du temps. A 22h45, nous sommes amarrés et nous profitons de quelques heures de répit. Puis le front froid déboule, les rafales par notre bâbord font venir peu à peu l’ancre. La seconde nuit, à 5h00 du matin, je pars en annexe la soulager avec la 200m, le vent m’emporte vers ma destination sans effort, puis je rentre au bateau en me tractant sur la corde, pas question d’utiliser les rames dans ces conditions. Nous passerons 2 jours agités dans cette caleta, le temps que le front passe. L’afficheur tri-data rendra l’âme suite à une lente corrosion qui se soldera par un court-circuit, le bouchon de terminaison du réseau au dos de l’appareil n’étant pas étanche. Par chance, l’afficheur du pilote fonctionne et sa connectique n’est pas atteinte du même mal, de plus les données de vent, profondeur et vitesse y sont dupliquées bien que de manière moins lisible et ergonomique. Mal préparé par un départ précipité, nous nous faisons cueillir par le venturi du paso Escobar Doxrud alimenté par les 30 milles de l’estero de las Montanas orienté N-S. 5 milles de vent de face avec rafales à 50 noeuds et vagues en conséquence nous brassent copieusement, c’est l’occasion de tester le comportement des 2 moteurs hors-bords. A plein régime, nous progressons à plus de 6 noeuds sur le fond et seul le moteur bâbord, dont la chaise est excentrée, sort partiellement de l’eau par intermittence du fait de l’appui GV à bâbord amures (sous 3 ris). Nous embouquons le paso Morla Vicuna orientée E-O et le vent tombe, seule quelques rafales nous parviennent au portant. Le calcul de marée laisse à penser qu’il sera peut être possible de franchir l’angostura Kirke aujourd’hui. Son entrée Ouest est encombrée de plusieurs bâtiments qui oeuvrent autour d’un bateau de passagers de Navimag échoué sur son flanc. Nous franchissons l’angostura Kirke avec un léger courant contraire. Le canal Valdes nous mène sans encombre à la bahia Easter. La première nuit, comme un leitmotiv, je dois me lever à 5h00 du matin pour doubler l’ancre par une amarre. J’en profite pour déplacer le bateau dans sa toile sous le vent des arbres les plus proche, malheureusement le manque de profondeur ne permet pas de s’approcher du fond de la baie qui nous nargue à quelques 75m. Ce sera donc un mouillage agité sous un vent de NO soutenu. Le surlendemain, profitant d’un jour de pétole, nous traversons le golfo Almirante Montt qui donne accès au canal Senoret puis à Puerto Natales. Passant devant le bâtiment de l’Armada nous nous signalons par radio, avant de poursuivre dans l’estero Eberhardt jusqu’à Puerto Consuelo.

En résumé : durant cette première étape, 603 milles auront été parcourus dont 170 milles exclusivement à la voile, soit 28% de la route ; 227 litres d’essence auront été consommés soit à peine 34% du stock ! Concernant la météo, les mois de février et mars passés à terre à Puerto Williams furent très ventés. Notamment mars, où une tempête avec un maximum à 95 noeuds enregistré au sommet de l’antenne de l’Armada, provoqua quelques dégâts et beaucoup d’arbres tombèrent rendant peu praticable les 2 chemins d’accès au cerro Bandera. L’Envol qui n’était alors plus à couple du Micalvi par soucis d’économie, mais mouillé dans le seno Lauta juste à coté, avec 3 ancres et 5 amarres sur arbres, a bien résisté. L’écume soulevée par le vent masquait les bateaux sur bouées, et de mémoire de locaux on n’avait jamais vu ça… Le mois d’avril, l’automne austral, fut clément, soleil, chaleur et peu de vent, je regrettai que nous ne soyons pas prêts. Le mois de mai se passa à l’identique nous permettant de faire un tour de l’île Gordon dans d’excellentes conditions, puis de faire de la route, notamment sous voile, jusqu’au canal Smyth. Le mois de juin fut dégeulasse avec 13 jours passés à la caleta Dardé bloqués par des vagues de fronts froids. Le mois de juillet s’annonce bien pour repartir sur Puerto Eden et peut être tenter une digressions ou deux comme celle de remonter l’estero de las Montanas… En conclusion, malgré des jours plus courts et des températures plus froides, la meilleur saison pour parcourir les canaux me parait être la fin de l’automne austral, soit avril et mai, et non pas l’été austral, de décembre à février, où les jours certes longs et plus chauds, ne sont pas exploitables en totalité du fait de l’activité thermique qui double allègrement la prévision de vent créant un clapot infernal.

Merci à Dina et José, Juan, Rudi, Alexis et Sigolène pour leur aide précieuse durant cette escale.

Envoyé le 2/07 de la maison de Dina & José à Punta Arenas, GPS 53 8.35 S 70 52.73 W.

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