Patagonie, étonnante et imprévisible

De Puerto Natales à Puerto Montt, navigation dans les canaux de Patagonie, suite.

23 juillet. Enfin, les prévisions annoncent du temps maniable. L’eau douce de l’annexe nous offre un bain matinal nocturne, et nous quittons la caleta Luna avec un pincement au coeur. Du canal Andres, le paso Yagan (ou Cadeau) donne accès au seno Tres Cerros qui débouche sur le canal Concepcion, lequel ouvre sur le Pacifique quelques 40 milles au SO. Notre route, elle, s’oriente au NE dans le sens opposé. A hauteur de l’île Topar, le canal Trinidad ouvre lui aussi sur le Pacifique 30 milles à l’Ouest, nous poursuivons dans le canal Wide. A partir du seno Europa, laissé sur tribord, beaucoup de glace encombre Wide, seul 200 mètres restent libre sur sa rive Ouest que nous longeons jusqu’à l’entrée de l’estero Gage, où, 3 milles dans ses profondeurs, se niche la sauvage caleta Shinda. Nous l’atteignons après 36 milles de navigation bien humide et de slalom entre les glaçons. Au passage, les 50° de latitude S sont franchis à rebours, nous entrons dans les 40e. Dans les manoeuvres d’amarrage, 2 biches nous scrutent puis s’en vont sans hâte. Un lobo marino (otarie) gueule au loin. Le baroufle des cascades qui dévalent les parois sera notre fond sonore pour la nuit…

Nous quittons l’estero de nuit, le vent nous cueille à la sortie et le clapot avec lui. Entre 25 et 32 noeuds de face rendent la navigation, au moteur, bien pénible, parfois la vitesse fond (vitesse GPS) tombe sous les 3 noeuds ! Cela me rappelle ma remontée du Beagle jusqu’à Puerto Williams, au rythme de l’escargot, la pluie en moins ! Du coup, nous longeons la côte au plus près, stratégie payante qui nous mène à la fin de Wide où la situation s’améliore. Nous embouquons le canal Escape, coincé entre la gigantesque Isla Wellington qui borde cette partie des canaux à bâbord et la petite isla Saumarez. Notre objectif initial, la caleta Apala, une anse de mer dans les montagnes, se situe dans l’étroiture du début, le paso Piloto Pardo. A son hauteur, malgré le coup de vent prévu le soir à 21h, nous décidons de prolonger la route de 10 milles jusqu’à la caleta Maris Stella. Cette dernière marque la fin du canal Escape et le début du Paso del Indio qui s’étire jusqu’à Puerto Eden. Une course contre la montre s’engage afin d’arriver avant la nuit et le coup de vent. Afin de bénéficier de contre-courant ou du moins d’un courant à contre moins pénalisant, nous longeons au plus près les falaises au NE du paso Piloto Pardo, entre 10 et 20 mètres, à cette distance le sondeur nous donne par moment encore plus de 100m ! Nous gagnons 1 noeud, la vitesse fond oscille autour des 4 noeuds. Plus loin, quand le canal Escape s’élargit et s’oriente plus Nord, nous collons à son flanc Ouest, le plus raide. Nous pratiquons une autre forme de tourisme, car à 20m du bord, nous sommes aux premières loges pour admirer un défilé de cascades en tout genre qui se dévoilent au fur et à mesure de la progression. Certaines se déversent avec force dans le canal.

A 18h, après 38 milles effectués en 9h42, soit une moyenne d’à peine 3,88 noeuds, nous nous amarrons dans la caleta Maris Stella réputé comme étant un bon abri. Je remarque néanmoins que le manque de profondeur ne nous permet pas de pénétrer dans le dernier bassin et que nous stationnons devant sa porte d’entrée, une partie plus étroite du canal d’accès. Carina galère à ceinturer les arbres avec les amarres, le temps file. A 18h30, je pars en annexe faire le plein d’eau douce au rio tout proche. Pour l’instant, nous sommes complètement protégés du vent du canal Escape. A 19h, sans préavis, le vent déboule et charge au galop le bateau par son arrière tribord, l’amarre polypropylène de 12mm, habituellement un câble sans élasticité, démontre sous les rafales une certaine faculté d’amortissement ! L’annexe vole de droite et de gauche frappant la coque et les filières au hasard des caprices du vent. Le bateau fait des embardées terribles. Une pluie diluvienne s’abat sur lui nous cloîtrant à l’intérieur. Elle ne dure pas, et je bondis pour faire ce qui doit encore être fait : fixer l’annexe contre le bordé à bâbord de l’étrave, un boudin dans l’eau, l’autre à hauteur de la première filière, méthode qui a fait ses preuves, immobiliser la barre, rajouter 2 rabans au pliage de la GV que le vent drosse à rebrousse-poil, reprendre du pataras… Il nous aura manqué 30 minutes. Je n’ose imaginer arriver ici au moment des événements, car durant 3 heures, les rafales culmineront à 63 noeuds ! Le lendemain, à Puerto Eden, on nous interrogera à plusieurs reprises sur l’endroit où nous avons essuyé le coup de vent de la nuit. Le Paso del Indio et ses 15 milles nous amène rapidement à ce petit village. Nous voilà à mi-parcours avec la majorité des difficultés – le golfe de Penas mis à part – derrière nous. Comme une récompense, la météo nous gratifie d’une journée de soleil, exceptionnelle en ces lieux que la pluie martèle avec assiduité.

Puerto Eden, un « pueblito » de 80 habitants, est le seul village qui soit situé sur le trajet des canaux sans nécessiter un quelconque détour à l’Est, vers le continent, comme Puerto Natales ou Tortel. Cela en fait un village à particularités : pas de route, pas de voiture, un générateur qui officie à partie de 17h, un chemin sur pilotis qui relie les maisons entre elles, une école pour 8 enfants, 3 épiceries très peu achalandées. Pour assurer la sécurité de tout ce beau monde, 9 carabineros sans compter le personnel de l’Armada ! L’avitaillement se fait 1 fois par semaine grâce au ferry qui fait l’aller-retour entre Puerto Montt et Puerto Natales. Fidèle au poste depuis 15 ans, Patricia propose ses services de pressing et fait un pain divin. Nous rentrons au mouillage avec notre linge propre et 3Kg de pain.

Aux premières lueurs, nous sortons de la baie par le paso Norte et pénétrons dans angostura Inglesa, un canal d’une dizaine de milles qui se termine par une série d’étroitures à passer à l’étale. Par chance, elle tombe en fin de matinée et nous permet donc, le temps de parvenir à l’angostura, d’exploiter la journée dès l’aube. Le bateau file autour des 5 noeuds avec des pointes à 6, et l’étroiture clé, le Paso del Este (ou Recto), est franchie sans encombre. Un vent portant se lève et c’est les voiles en ciseaux, doublées du moteur, que nous remontons 36 milles du canal Messier jusqu’à la caleta Point Lay. Au passage, nous laissons sur tribord le seno Iceberg qui déverse ses eaux vertes dans le Nord de Messier, matérialisant le courant à faveur dont nous bénéficions aujourd’hui. Ce dernier, combiné aux 5 à 15 noeuds de vent apparent et au moteur à un régime moyen, nous permet des pointes à 7,5 noeuds ! Nous doublons sur bâbord l’épave du bajo Cotopaxi, un imposant navire posé d’équerre sur l’unique haut-fond du coin. Nous atterrissons à Point Lay à 18h, après 50 milles effectués en 8h40, soit une moyenne de 5,72 noeuds ! Le lendemain, nous larguons les amarres à terre mais ajournons finalement le départ, les nuages défilent trop vite à mon goût sur le relief qui borde Messier, la prise d’un nouveau grib confirme la tendance Nord. Il tombera des cordes toute la journée. Nous passons la journée à l’ancre à profiter de cette caleta bien protégée.

Nous sommes à l’orée du golfe de Penas, 37 milles plus au Nord. En cette fin juillet, les derniers moments de l’hiver s’étirent, en août le printemps s’installe. Actuellement, des vents de secteur Nord balaient Penas continuellement. Il est préférable de donner du temps au temps, c’est dans cet esprit que nous décidons de faire le détour vers Tortel, un village de 400 âmes situé 50 milles à l’Est dans les terres. L’objectif du jour est de remonter Messier, puis la moitié du canal Baker qui mène à Tortel, jusqu’à Puerto Cueri Cueri. Un vent contraire nous contraint à raser la rive Est de Messier, l’oeil rivé au sondeur. Nous croisons le ferry qui va à Puerto Eden et lui signalons notre position pour qu’il la relaie à l’Armada, procédure habituelle pour les navires et cargos rencontrés en chemin. Pour les 6 milles avant Puerto Island, le vent nous vient par le travers du seno Rowley et nous aide grandement. Nous contournons la péninsula Swett par le paso Somerset et embouquons le canal Baker dans la pétole. Dans le coude de Baker, quelques milles avant l’entrée de la caleta, nous retrouvons du vent de face, à cet endroit le canal est orienté dans l’axe du seno Rowley ; en fait, il s’agit du même vent dont nous avons bénéficié avant Puerto Island, qui passe au plus directe à travers la péninsula Swett. La baie Cueri Cueri est superbe avec ses reflets-miroir dans ses hautes plates s’apparentant à celles d’un lac. Une balade en annexe nous permet le plein d’eau non loin du bateau sans même devoir débarquer et un bain dans un rio adéquat au fond de la baie. Nous passons la journée suivante à l’ancre, sous la pluie, à nous reposer dans ce lieu de paix. Une otarie vient nous visiter et joue avec un poisson avant de s’en régaler.

Un décalage avéré (le trait violet est la trace du bateau) !

Un décalage avéré (le trait violet est la trace du bateau) !

Le lendemain, grand beau temps, nous quittons ce paradis pour le canal Baker, nous naviguons dans des lambeaux de brume évanescents en provenance des différents esteros que nous croisons. L’ambiance fantasmagorique va devenir quelque peu angoissante quand un brouillard très dense nous enveloppe avant les îles Romulo et Remo. Ce dédale vers Tortel est connu pour son décalage de carte très prononcé, jusqu’à 5 milles, la « Bible » le rappelle en préambule pour chaque caleta décrite. Malgré une tentative d’extrapolation, les îles susnommées ne se devineront que de loin car ce décalage fluctue dans l’espace, nous perdons un précieux point de recalage ! La prochaine île, l’île Rosa, matérialise l’entrée du canal Plaza, 5 milles à l’Est. Appliquant à cette situation étrange mes connaissances de guide de haute montagne, je tente une erreur volontaire sur la côte Ouest de l’île Rosa en extrapolant le décalage de 2 caletas dont je dispose les waypoints, mes deux uniques vérités dans ce coton qui nous entoure. L’absence de vent et de clapot nous permet d’avancer à plus de 5 noeuds sur le fond. 1 heure plus tard, la côte Ouest de l’île apparait du néant avec sa baie concave caractéristique, entérinant un décalage de 3,25 milles ! Nous longeons sa côte Sud, puis doublons la pointe Sud de l’îlot Rosina, ainsi que la pointe Sud de l’île Alberto Vargas et enfin les îlots Edmundo, nous voilà dans notre canal Plaza ! La brume se lève peu à peu et nous laisse entrevoir l’écrin dans lequel nous évoluons. Un slalom entre les îles Briceno et Barrios nous mène à Tortel…

Merci à tous pour vos nombreux commentaires sur le site et vos SMS sur l’Iridum, on vous embrasse, à bientôt.

Vous pouvez nous envoyer un SMS gratuit sur le téléphone satellite du bord (881631639125) à http://messaging.iridium.com

Envoyé le 31/07 de Tortel, GPS 47 48.13 S 73 32.35 W.

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