Pâques à Pâques

Après 5 jours d’escale à la bahia Cumberland, sur l’île Robinson Crusoe, dans l’archipel Juan Fernández (Chili), départ le 02/03/2016 pour l’île de Pâques (Chili), deuxième étape de la transpacifique.

Départ de la bahia Cumberland

On pourrait penser que l’équation d’une navigation plaisante se vérifie souvent : du vent dans les voiles, un bateau qui marche bien, un capitaine heureux. Malheureusement cette situation n’est pas si courante, il faut composer avec les vagues impétueuses et les calmes languissants, ou pire, les deux à la fois, une houle résiduelle hachée combinée à un vent évanescent : les voiles privées d’appui, le bateau devient le jouet des vagues, ballotage à droite, ballotage à gauche, roulis, tangage et lacet, le mât zèbre le ciel en tout sens. Outre que se déplacer devient un véritable exercice de proprioception, la GV au lieu de rester sagement sous le vent, s’élance au vent comme pour empanner, les lattes full baten suivent le mouvement en se révulsant dans un grand clac qui secoue toute la mature dans un bruit effroyable de métal percuté. Mes nerfs comme le matériel souffrent, alors il faut imaginer des solutions : au portant, une chambre à air de VTT est intercalée dans le circuit de la retenue de bôme, la bôme est ceinturée avec une seconde chambre à air s’opposant à la précédente, sa tension est reprise avec un palan mobile servant de nouvelle écoute, l’écoute de GV bipassée est choquée en grand, le guindant détendu, le hale bas raidi. Un ris a été pris afin de neutraliser la première latte, la plus longue et donc la plus puissante. Ainsi les mouvements parasites de la GV sont en grande partie absorbés.

La bôme sur « silent-block »

Le génois tangoné au vent, en opposition de la GV, sera aplati au maximum et le tangon immobilisé. Pour les autres allures, la bôme est suffisamment rentrée à l’intérieur du cockpit pour pouvoir la ceinturer avec deux chambres à air en opposition dont les tensions sont reprises par deux palans mobiles, l’écoute de GV bipassée est choquée en grand. Pour amortir les coups de boutoir du génois libéré de son tangon et déroulé sous le vent, une troisième chambre à air est intercalée sur son écoute.

L’amortisseur au travail sur l’écoute de génois

Dans les mers pétoleuses les plus désordonnées où l’on voudrait plus de surface de voile, il faudra se résoudre à prendre un deuxième ris et enrouler un peu de génois. Bien sur on est à des années lumière d’un bateau bien réglé, mais le principal c’est de pouvoir avancer au portant avec seulement 5 nœuds de vent apparent pour une vitesse GPS comprise entre 2 et 3 nœuds, sans utiliser le moteur et sans martyriser le matériel.

Malgré ce déplacement chaotique, Carina ne souffre pas du mal de mer, mais le cinquième jour, trop confiante dans la stabilité du bateau, elle renverse de l’eau bouillante sur la banquette, une semaine s’écoulera avant que sa peau se reconstitue et qu’elle puisse de nouveau s’assoir.

En mer la ligne droite n’est pas toujours le plus court chemin, surtout quand un anticyclone stationne sur le trajet entre Robinson Crusoe et l’île de Pâques. Dans l’hémisphère Sud, les anticyclones tournent dans le sens antihoraire et les vents déviés par la force de Coriolis suivent le mouvement circulaire. En leurs centres c’est la pétole, la stratégie consiste donc à se laisser emmener par le mouvement général, comme le canard dans le siphon de la baignoire. Pour bénéficier de vents portants, nous allons donc contourner l’anticyclone à sa périphérie par son NE. Peut être parce que nous sommes en fin d’été ou peut être est-ce du fait d’El Nino mais certaines dépressions passent plus Nord jusque sous l’île de Pâques. Dans ce cas ce sont des vents contraires qui sont rencontrés, ce fut le cas du voilier Morgane, croisé à Chiloé, qui dans les derniers centaines de milles se fit durement secoué. Dans cette éventualité, nous envisageons de perdre en latitude, jusqu’à dépasser l’île de Pâques puis redescendre sur cette dernière selon une trajectoire qui serrerait moins les vents d’Ouest. C’est ce que nous faisons les six premiers jours en navigant au NO. Puis la prise d’un fichier Grib nous montre qu’une dépression passant loin dans notre SO génère une large zone sans vent à notre Ouest. Nous changeons de stratégie et le cap est mis au SO pour se rapprocher de son Nord où les vents souffleront raisonnablement du secteur OSO puis adonneront progressivement pour se rétablir au SE. La prévision se réalise, le 10 mars nous touchons les vents de NO de la dépression, nous évoluons au près cap au SO regagnant en latitude. Le 11 mars, le flux s’oriente à l’Ouest, nous choisissons de remonter au Nord afin de s’éloigner des vents forts et de temporiser au plus près du vent, adonnant progressivement avec lui. La nuit du 11 au 12 mars, nous sommes au près dans une mer formée et désorganisée par des lignes de grains, il y a plus de 30 nœuds de vent, le bateau tape, la trinquette arisée a repris du service, les incessants réglages de voiles me coûtent beaucoup d’énergie. Quand la situation semble se stabiliser, je confie le pilote à Carina et m’écroule de sommeil.

Perte des infos de vitesse et profondeur mais le pilote fonctionne

Perte des infos de vitesse et profondeur mais le pilote fonctionne

Le 12 le vent tourne au SO, nous le suivons, la route directe n’est plus très loin mais la sonde tridata du pilote a rendu l’âme, plus de speedo et plus grave plus de sondeur ! Dans la nuit du 12 au 13 mars, nous faisons un bord de recadrage pour être sûr de ne pas rentrer dans la zone sans vent qui se trouve maintenant à notre Nord. Le 13 le vent a bien tourné, nous sommes en route directe à 75° du vent. Le 14, les voiles repassent en ciseaux, nous retrouvons le confort du portant. Nous avons vécu une rotation complète du vent du NO au SE, chevauchant d’abord le Nord d’une dépression dans son mouvement vers Le SE avant de toucher les vents portant de l’anticyclone qui la suit.

Après 1 860 Mn, 17 jours et 7 heures de navigation effectuée exclusivement à la voile, arrivée le 19/03/2016 au mouillage d’Hanga Roa à l’île de Pâques (Rapa Nui). A ma grande surprise, de l’unique bateau au mouillage, surgit Gaspar, un navigateur espagnol de grande expérience dont j’ai fait la connaissance en Uruguay. Il nous accueille chaleureusement et nous indique où mouiller. Emily et lui vivent ici, sur son nouveau bateau, Hakatere, un Gib Sea 52, avec lequel ils font un peu de charter, épaulé par Andy son socio Rapa Nui. Ses retrouvailles inopinées vont beaucoup nous simplifier la vie.

La tendance Est bien installée nous promet un mouillage serein sur la côte Ouest face à la ville. La réputation de l’île à ce sujet n’est pas terrible, il n’y a pas de mouillage « tout temps », il faut bouger avec les vents et souvent subir la houle, car finalement nous mouillons le long de la côte au large dans 24 mètres de fond de sable ! Le débarquement non plus n’est pas aisé car la houle casse entre le bateau et la côte, à la grande joie des surfeurs, et au grand damne des plaisanciers qui risquent de se faire retourner en annexe. Il faut être bien motorisé pour passer rapidement entre deux trains de vagues ou débarquer à la nage. Nous n’avons pas de moteur d’annexe, plus d’une fois Gaspar va nous dépanner en nous débarquant et en nous réembarquant, merci Gaspar !

C’est José, radioamateur partageant cette passion avec notre José de Punta Arenas qui nous emmène visiter Celia, la sœur d’Alexis. Elle nous permet de faire une lessive et nous donne quelques t-shirts bienvenus. Décidément, l’accueil ici est à la hauteur de la réputation de l’île, merci à vous tous !

Hanga Piko, au fond la carcasse de La Rose

Il existe bien un minuscule port, Hanga Piko, mais on ne compte plus le nombre de voiliers qui s’y sont retrouvés piégés, la vidéo du naufrage de La Rose sur internet l’illustre bien, sa carcasse abandonnée traîne derrière les containers du port. Une forte houle de SO en interdit l’entrée mais aussi la sortie, ainsi Gaspar y passera la semaine la plus éprouvante de sa vie tentant de sauver son bateau du ressac infernal du port, tous ses taquets d’amarrages se rompront et le mat touchera l’eau plusieurs fois ! Déjà, l’entrée nécessite une aide locale car l’alignement au 109° est hyper sensible, de plus la carte en datum astro 1967 elipsoide internacional n’est pas compatible avec le WGS84 du GPS, elle subie un décalage avec la réalité d’environ 170 mètres au SO ! A ce titre, le logiciel russe SAS Planet est d’une grande aide (merci Jürg de Sposmoker) car il permet de se constituer un cache d’images satellites sur requêtes automatisées en arrière plan de la connexion internet et ensuite de naviguer avec, en complément de la carte marine, car il peut acquérir un signal GPS. Pour finir, suite à tous ces déboires, l’Armada n’autorise plus les voiliers à rentrer dans le port à moins d’un problème technique.

Après la solitude patagonienne, nous expérimentons la naissance d’une microsociété par annexes et radios interposées. A Robinson Crusoe, tout un groupe de voiliers faisaient relâche, Randivåg, pavillon suèdois, AdiejeWah, pavillon hollandais, Naïla, pavillon français, tous au départ de Valdivia. Nous sommes les premiers à partir de Robinson Crusoe, nous sommes les premiers à arriver à Hanga Roa, Randivåg puis AdiejeWah nous rejoignent, non attendu, un cinquième larron, Romano, pavillon anglais en provenance de Panama, intègre le groupe, Naïla, quant’ à elle, fait route directement sur les Marquises. Le vent tournant au Sud, c’est en escadre emmenée par Hakatere, bateau amiral, que nous irons mouiller au Nord de l’île, devant la plage de sable d’Anakena. De mémoire d’Andy, c’est la première fois qu’elle abrite une flotte de cinq voiliers, complétée d’un sixième le lendemain, Red Thread, pavillon américain puis d’un septième, Prince Diamond, pavillon canadien !

Le mouillage bondé d’Anakena

Visite en stop de l’île de Pâques, merci à John, Ema, Eathan ; au groupe de touristes de Santiago ; à Ana-Maria et Bene

Les Moais du volcan Rano Raraku et du Ahu Tongariki

Publié le 28/03/2016 d’Hanga Roa, île de Pâques, Chili, GPS 27 08.59 S 109 26.22 W

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